La Presse
«Vous pouvez voter. Trois fois par jour.» C’est sur cette réflexion que se termine Food, Inc., le film de Robert Kenner qui veut montrer l’envers de l’assiette. Un autre documentaire-choc sur l’alimentation? La Presse a posé la question au réalisateur.
«Je voulais seulement démontrer comment les aliments arrivent jusqu’à notre table», lance le réalisateur Robert Kenner, joint mercredi à Los Angeles, à propos de Food, Inc., Kenner n’est pourtant pas «un gars de bouffe». Ni végétarien ni particulièrement intéressé par l’actualité alimentaire. Mais il a lu Fast Food Nation, publié en 2002, sur l’industrie de l’alimentation bon marché et il s’est dit que c’était un excellent sujet pour son prochain film. Il ne savait pas dans quoi il s’embarquait.
Food, Inc., maladroitement traduit par Les alimenteurs en français, est un peu la pizza toute garnie des films sur l’industrie alimentaire. On y parle d’empoisonnement à la bactérie E. coli. Du géant des OGM, Monsanto, qui protège ses brevets, quitte à semer la terreur dans les campagnes. Des ouvriers mexicains qui travaillent illégalement pour produire des aliments bon marché, dans le sud des États-Unis. D’obésité et de fast food. De l’industrialisation de l’alimentation. Et surtout, de la concentration de l’alimentation entre les mains de quelques géants industriels.
>>> Voyez la bande-annonce du film Food Inc .<<<
«Je voulais montrer un peu tout ça, toutes ces histoires», explique Robert Kenner, qui concède qu’il aurait pu faire six films différents à partir de celui-là, en approfondissant un seul sujet ou un autre. Mais voilà : Kenner ne voulait pas prêcher aux convertis. Ce film, dit-il, ne s’adresse pas aux végétariens qui connaissent tout de la nutrition ou aux gens particulièrement informés qui lisent tous les livres qui traitent de l’alimentation. L’idée est de renseigner le consommateur moyen. «Je crois que pour faire des choix éclairés, il faut avoir en main le plus d’informations possibles, dit-il. Nous devons savoir ce qu’il y a dans notre nourriture.» Son ambition est justement de convaincre les consommateurs qu’ils ont véritablement le pouvoir de faire trembler les tablettes de l’épicerie.
À preuve : Stonyfield Farm, petite laiterie bio devenue grosse, dont les yogourts se retrouvent présentement jusque chez Wal-Mart. «Le consommateur moyen se sent très démuni, explique à l’écran Gary Hirshberg, fondateur de l’entreprise. Il se croit condamné à acheter tout ce que l’industrie produit pour lui. Or, c’est exactement le contraire.» Les grands détaillants vont acheter ce que leurs clients leur demandent, dit-il, et les industriels vont produire différemment si on les y oblige.
Si Gary Hirshberg a accepté de se confier à la caméra de Food, Inc., ce n’est pas le cas des dirigeants des autres multinationales sollicitées. Ni entrevue ni accès aux fermes.
«Je crois que ça aurait été plus facile de pénétrer dans le Pentagone que dans une entreprise qui fait des céréales», estime pour sa part la productrice déléguée du documentaire, Elise Pearlstein.
Et c’est d’ailleurs ce qui fait que le film a pris plus de six ans à aboutir. «Cette industrie ne veut pas que les gens connaissent la vérité à propos de ce qu’ils mangent parce que s’ils la connaissaient, ils ne voudraient probablement plus en manger», croit Eric Schlosser, auteur de Fast Food Nation, coproducteur du film et très présent à l’écran.
Choc, mais dosé
Des images à donner des frissons dans le dos, il y en a pourtant peu dans Fast Food Nation. Les chaînes de montage de poulet sont dérangeantes parce qu’elles nous rappellent que c’est bel et bien la façon dont est produite la viande, en industrie. Et c’est pour cette raison qu’elle coûte si peu cher.
Au Canada, en 1961, on consacrait 28% des dépenses personnelles à l’alimentation. En 2007, la proportion avait glissé à 17%. Les ménages américains dépensent encore moins, mentionne Robert Kenner. «Nous n’avons jamais payé si peu pour manger, dit-il. Or, ce bas prix vient à un coût.» Si l’on tient compte du prix des médicaments qu’il faut finir par payer pour se guérir d’avoir si mal mangé, dit-il. De même, croit le réalisateur, si on pouvait ajouter les coûts environnementaux liés à l’agriculture intensive, on paierait nos légumes pas mal plus cher.
Lui-même mange différemment depuis son tournage. Moins de produits industriels, évidemment. Ce qui ne l’empêche pas de se laisser tenter par un bon plat de nourriture ethnique qui n’est clairement pas fait avec des ingrédients certifiés biologiques. On ne veut pas tomber dans la culpabilisation. «Pour cette raison aussi, je tenais à ce qu’on voit Éric (Schlosser) dès le début du film, en train de manger un hamburger.»
Kenner tenait à doser les propos, comme les images. Il a trouvé un fermier qui fait de la viande à petite échelle. Un type très attachant, ce qui ne l’a pas empêché de le montrer en train d’égorger les poulets qui se vident ensuite de leur sang, en plein air.
Question de rappeler que le poulet ne vient pas au monde sous emballage cellophane.
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Food, Inc. (Les alimenteurs en version française) prend l’affiche vendredi.