Le samedi 27 septembre 2008
Décès de Paul Newman : avec ces yeux-là…
La Presse
Los Angeles
Quelqu’un qui fait partie de nos vies depuis 50 ans, et à qui l’on doit aussi quelques-uns de nos plus beaux souvenirs de cinéma, ne peut pas mourir aussi platement que nous.
On ne s’y fait jamais. À chaque fois qu’une personnalité ayant marqué nos vies disparaît, on reste incrédule, un peu comme si le temps ne pouvait pas avoir d’emprise sur ces êtres humains aux allures de géants. Paul Newman est mort? Non, ce n’est pas possible. Quelqu’un qui fait partie de nos vies depuis 50 ans, et à qui l’on doit aussi quelques-uns de nos plus beaux souvenirs de cinéma, ne peut pas mourir aussi platement que nous.
Newman disparu, et avec lui de plus en plus d’artisans de sa génération, c’est aussi l’âge d’or d’Hollywood qui se dirige inéluctablement vers un statut de souvenir. Newman a en effet émergé à une époque où la capitale du cinéma cristallisait encore les plus belles ambitions de ses artisans.
La première expérience hollywoodienne de cet acteur de légende fut pourtant désastreuse. Venu du théâtre, Newman fut tellement horrifié par The Silver Chalice (Victor Saville, 1954), qu’il n’a pas hésité à acheter une pleine page de publicité dans le Variety pour inciter les gens à ne pas aller voir le film! Quatre ans plus tard, il fera ses «vrais» débuts au cinéma grâce à The Long Hot Summer (Martin Ritt, 1958), un film qui lui vaut non seulement le prix d’interprétation du Festival de Cannes, mais qui lui donne aussi l’occasion de donner la réplique à Joanne Woodward, celle avec qui il partagera sa vie pendant 50 ans. La même année, l’adaptation cinématographique de la pièce de Tennessee Williams Cat on a Hot Thin Roof, où il fait face à Elizabeth Taylor, lui vaut la première de ses neuf nominations aux Oscars.
Paul Newman est, à juste titre, considéré comme un excellent acteur. Sa plastique avantageuse – ses yeux bleus sont célèbres – n’a toutefois pas imposé son talent d’emblée. Lee Strasberg, avec qui il a étudié, a d’ailleurs déjà déclaré qu’à cause de son physique de jeune premier, Newman mettrait probablement plus de temps qu’un autre à être pris au sérieux. L’apôtre de la fameuse méthode de jeu prisée à l’Actors Studio estimait en outre que Newman aurait pu être un acteur aussi grand que Marlon Brando s’il n’avait pas eu tendance à parfois trop se fier sur son charme pour se tirer d’affaire.
Le temps aura bien entendu donné raison à l’acteur. On relève en effet plusieurs films marquants dans une carrière forcément très riche de rencontres avec de grands cinéastes, d’Alfred Hitchcock (Torn Curtain) aux frères Coen (The Hudsucker Proxy), en passant par Otto Preminger (Exodus) et Sidney Lumet (The Verdict). Si la réputation de cinéaste de Paul Newman n’a jamais atteint la même amplitude que celle de son pote Robert Redford (Rachel, Rachel fut quand même sélectionné pour l’Oscar du meilleur film en 1969), sa démarche artistique a toujours imposé le respect.
Cela dit, le cinéma n’occupait pas toute la place dans la vie de cette vedette de grande classe. Son implication sociale et philanthropique est aussi bien connue. Paul Newman avait d’ailleurs annoncé une première fois sa retraite du cinéma en 1995. Bien qu’il ait prêté sa voix à l’un des personnages animés de Cars, sa dernière vraie présence à l’écran remonte à Road to Perdition de Sam Mendes, un film sombre dans lequel il incarnait un patriarche de la mafia irlandaise, mentor d’un tueur professionnel que campait Tom Hanks.
À sa manière, Newman est aujourd’hui le mentor de toute une génération d’acteurs qui souhaiteraient pouvoir évoluer avec la même liberté d’esprit.