La Presse
Rarement un film aura suscité autant de débats passionnés, voire même autant d’aigreur. À cette oeuvre quatre étoiles, plusieurs opposeront plutôt le sceau du rejet absolu. Antichrist n’est pas un film «aimable», c’est certain. Mais ô combien fascinant. Lars Von Trier a mis son âme malade au service d’une plongée en apnée dans la psyché humaine. Dans toute sa complexité, ses contradictions, ses violences, sa morbidité.
Un prologue en noir et blanc, véritable moment d’anthologie sur le plan formel, présente l’acte sexuel comme source de vie et de mort. Au son d’un opéra de Haendel, un bambin s’approche d’une fenêtre pendant que ses parents font l’amour dans la pièce à côté. Il y a tragédie. Pendant les quatre chapitres suivants, Von Trier entraînera les deux adultes endeuillés au-delà d’eux-mêmes, les poussant dans leurs derniers retranchements, là où c’est le plus sombre, où ça fait le plus mal.
Au fil du récit, le combat perpétuel entre le corps et la raison. D’un côté, la femme (Charlotte Gainsbourg, stupéfiante). Le sentiment de culpabilité la submerge au point de lui faire brutalement relâcher tous ses élans instinctifs, parmi lesquels de violentes pulsions sexuelles. Et flirte dangereusement avec la folie. De l’autre, l’homme (Willem Dafoe, excellent). Psychanalyste de profession, il tente d’analyser de façon clinique le drame que le couple traverse en utilisant son expertise thérapeutique.
Ces deux êtres, jamais nommés, se retirent dans un chalet isolé au milieu d’une forêt désenchantée pour aller au bout de leur démarche. Et ce sera terrible.
Sur le parcours, Von Trier mêle parfois les pistes pour mieux confronter le spectateur à ses propres démons. Son film n’apporte pas de réponses, l’auteur cinéaste préférant de loin les interrogations aux certitudes. D’où l’aspect troublant, dérangeant de cette oeuvre nourrie de douleur.
Bien entendu, Von Trier pousse le bouchon très loin. Son humour désespéré fait plus pleurer que rire. Un point de non retour est atteint avec une courte scène au cours de laquelle un renard annonce le chaos appréhendé. Les détracteurs n’y verront dès lors plus qu’une immense farce grotesque, une imposture épouvantable dans laquelle le cinéaste se complaît en alignant les scènes de violences et de mutilations. Les autres y verront plutôt une oeuvre forte, brillante et audacieuse, issue instinctivement d’un esprit fragile, tentant d’exorciser les peurs qui l’étreignent par une thérapie de choc. Déjà ça, c’est émouvant.
Point consensuel: l’interprétation. Lauréate du prix d’interprétation féminine du Festival de Cannes, Charlotte Gainsbourg s’est jetée à corps perdu dans cette histoire, travaillant sans filet, allant au bout de ce qu’on peut exiger d’une comédienne. Au bout d’elle-même probablement aussi. Une grande performance. Unique. Face à elle, Dafoe est aussi très solide.
Grande oeuvre ou fumisterie? À vous de choisir votre camp. Parions que vous n’oublierez pas de sitôt ce cauchemar éveillé qu’est Antichrist.
Notez que la présentation du film de Von Trier est précédée, au Cinéma Beaubien et au Cinéma du Parc (et au Clap à Québec), de Danse macabre, magnifique court métrage de Pedro Pires (une idée d’Annebruce Falconer et un concept de Robert Lepage), lauréat du prix du meilleur court au Festival de Toronto.
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ANTICHRIST
Drame d’épouvante réalisé par Lars Von Trier. Avec Charlotte Gainsbourg et Willem Dafoe.
Un couple en deuil se retire en forêt en espérant calmer leur douleur et sauver leur mariage.
Une oeuvre forte, brillante, audacieuse, et controversée. Choisissez votre camp.