La Presse
Enfin. Après deux ans d’âpres négociations avec ses producteurs, Rodrigue Jean peut enfin présenter son Hommes à louer. Fruit d’entretiens menés sur un an avec une dizaine de jeunes prostitués de Montréal, Hommes à louer est le portrait sans clichés de cette jeunesse.
D’abord, l’approche. En septembre, mois où commence le film, le réalisateur laisse les hommes parler de leur «première fois». Moment charnière auquel ils arrivent à l’issue d’un trajet de vie déjà chargé. «C’est un moyen de faire de l’argent rapide: au début c’est dégradant, après tu t’adaptes», lâche l’un de ces jeunes hommes.
Après l’automne, l’hiver. Les entretiens laissent entrevoir le «métier» dans ses aspects les plus pratiques, puis leur passé. Peep-shows et drogues à 12 ans, le ballotage de centres d’accueil à la rue, puis la consommation et le constat, sans fard: «Chus au boutte», dit l’un d’eux, épuisé par le cercle vicieux qu’est sa vie.
La caméra, d’abord fixe, filmant les hommes assis, se rapproche peu à peu de leur visage. Le lien de confiance est là: et eux s’ouvrent, se laissent aller, arrivent gelés ou battus devant le réalisateur. Ce qui frappe dans la deuxième partie du film, c’est l’extrême lucidité des jeunes sur eux-mêmes.
«Je veux pas avoir une vraie job: la première paie que je vais avoir, elle va finir dans mon bras», croit l’un d’eux. Un autre homme, littéralement hanté chaque nuit par des visions de mort, demande au réalisateur s’il lui déjà arrivé de rêver de Jésus. Puis, décrivant son penchant suicidaire, conclut dans un lapsus: «La mère, la mort, m’intéresse mais me fait peur aussi.»
De l’intérieur, de leurs rêves comme de leurs cauchemars, les jeunes parlent. Et laissent aussi témoigner leurs corps, montrant les traces d’injection qui s’effacent au bout de quelques jours; montrant les cicatrices, bleus, et autres souvenirs d’un passage à tabac avec un dealer. «Pourquoi je consomme? Tout le monde a une raison, mais on ne veut pas y penser», analyse l’un d’entre eux.
L’extrême finesse du film tient dans le rapport qu’établit Rodrigue Jean avec ces hommes de la rue. Parce qu’il ne prend que ce qu’ils lui donnent, parce qu’il se met aussi dans une position plus proche du sociologue que du journaliste en quête de sensations fortes, Rodrigue Jean les laisse se dévoiler et venir à lui. Un documentaire d’une grande force, et d’une grande sobriété.