La Presse
Rarement a-t-on, au cinéma québécois, l’occasion de voir un film dont on sent qu’il est le fruit des seules entrailles d’un auteur. Cette spontanéité, ce regard et cette authenticité, on la retrouve pleinement dans le très étonnant À quelle heure le train pour nulle part, de Robin Aubert.
Ceux qui sont familiers avec l’homme ou ses œuvres reconnaîtront la manière d’Aubert dans ce film tourné en mode léger (une équipe de quatre personnes seulement) et indépendant en Inde, il y a deux ans.
À quelle heure le train pour nulle part est un film profondément double. Double, parce qu’il y est question d’identité (un voyageur cherche en Inde son frère jumeau disparu) et qu’il joue autour des frontières entre le «moi» (le Voyageur) et les autres.
Avec une économie de mots, Robin Aubert met en scène un Québécois (Luis Bertrand), plongé dans une mégalopole de l’Inde, à la recherche de son frère jumeau. Cette quête impossible emmènera le spectateur dans un voyage intérieur (le Voyageur oscillant entre schizophrénie et deuil impossible), mais aussi physique (des mégalopoles aux campagnes pour arriver à Varanasi).
Jouant sur les contrastes entre le chaos de la vie en Inde et le silence abrutissant de la chambre de l’hôtel où se réfugie le Voyageur, Robin Aubert remonte le fil de cette disparition jusqu’à ramener le personnage - et le spectateur - vers un apaisement relatif.
En dépit de son origine (le désarroi intérieur d’un homme a priori seul), À quelle heure le train pour nulle part est un film étonnamment tourné vers les autres. Grand voyageur lui-même (Robin Aubert avait, entre autres, participé à la Course), il laisse son personnage aller à la rencontre de l’autre.
Les échanges entre le voyageur et des gitans, jeunes filles, patrons de bar ou encore danseuses inattendues (atypique Queen Harish) sont l’une des réussites d’un film qui parvient à faire entrer dans la fiction de «vrais» gens. Loin d’être un film autarcique, À quelle heure le train pour nulle part est donc plutôt une invitation au voyage, à la découverte et au dépaysement.
Il faut aussi souligner la justesse du regard d’Aubert qui restitue avec acuité les sensations que peut inspirer l’Inde au voyageur. Curieuse, la caméra saisit quelques moments de vie quotidienne: chiens flottant dans les eaux du Gange; vaches s’installant où bon leur semble; gamins jouant.
La bande sonore est d’abord la captation live de l’orgie de bruit de la ville, puis s’affine au cours du voyage (musique d’Yves Desrosiers, Matthew Burton). Cette attention portée au son (Aubert fait référence au cinéma direct) comme à la vie entourant le voyageur fait d’À quelle heure le train pour nulle part un film résolument vivant.
Objet de curiosité, voici un film comme on aimerait en voir plus souvent. Non pas pour sa forme «économique» ou «expérimentale» mais pour la signature pleinement assumée qu’appose Aubert à sa création.