Le réalisateur et scénariste Jean-Philippe Duval (Matroni et moi) a relevé le défi haut la main. Sans verser dans le voyeurisme, le pathos ou la facilité, son Dédé à travers les brumes bouleverse, chamboule, vire à l'envers, met de la brume dans les lunettes. De loin le film québécois le plus émouvant depuis C.R.A.Z.Y.
Cette réussite s'explique d'abord et avant tout par un nom : Sébastien Ricard. De la même façon que Roy Dupuis était devenu Maurice Richard par la magie du cinéma, le jeune comédien devient littéralement Dédé Fortin sous nos yeux.
Dupuis savait patiner et décocher un lancer frappé. Ricard sait chanter, danser, faire le party sur scène. Et illustrer parfaitement le désarroi de son personnage. Un exemple parfait de mimétisme. Il est peut-être prématuré d'en parler, mais Ricard peut réserver son habit pour aller chercher son Jutra d'interprétation, l'an prochain. Celui qui le coiffera à l'arrivée devra se lever de bonne heure.
Dédé à travers les brumes, c'est l'histoire d'un artiste hors du commun. Un gars de gang et de party, un amoureux de la vie, un poète fou du quotidien, mais aussi un jeune homme entier, sans concession, à l'esprit tiraillé par un terrible mal de vivre. Tout le film est imprégné de cette incapacité à composer avec les grandes questions de la vie.
«Ouais ben l'amour, la mort pis toute/C'est des questions trop grandes pour moi.»
Le scénario de Dédé à travers les brumes (inspiré d'un poème de Baudelaire) s'articule autour de deux axes qui se font écho : la montée vers la gloire de Fortin et de ses Colocs, et l'accouchement dans la douleur de leur ultime CD, Dehors novembre, alors que le chanteur et ses musiciens s'étaient retirés dans un chalet de Saint-Étienne-de-Bolton, en Estrie.
C'est à cet endroit que Fortin, parfois en groupe, mais le plus souvent en solitaire, a composé dans la douleur les pièces de cet album mémorable qu'il voulait sombre au possible afin de briser son image.
«Chu pas capable de croire qu'y faut que j'm'arrête icitte/Mais chu tout seul, pis de toute façon ça m'fait trop mal.»
À travers la musique des Colocs (une quinzaine de chansons au total), le film suit les grandes étapes du groupe, depuis leur premier spectacle au Quai des brumes en 1991, jusqu'à leur passage au Festival d'été de Québec en 1999, en passant par le lancement crève-coeur de l'album Atrocetomique, le soir du référendum de 1995.
Nationaliste convaincu, Dédé Fortin avait connu ce soir-là un chagrin sans nom. La seule chanson du film qui n'est pas des Colocs, Nataq, de Richard Desjardins, évoque alors l'état d'âme du chanteur, complètement défait, errant comme une âme en peine dans son chalet.
Un sentiment d'échec que Dédé mettra sur la pile. Échecs amoureux, décès par le sida de son harmoniciste et grand ami Pat Esposito, difficulté à composer avec la gloire et son image publique, refus de vieillir, plus le film avance, plus on sent sa coupe prête à déborder. On voit venir la tragédie. Le reste de l'histoire est de celles qui font les légendes.
«Allez-vous-en au paradis/Bande de têteux, pis lâchez-moi/Ch'tanné d'entendre toutes vos conneries/Vos saloperies pis vos menteries.»
Jean-Philippe Duval livre un biopic de coeur et de tripes, qui n'hésite pas à prendre des risques sur la forme. Comme cette introduction en animation (sur la chanson Belzébuth) ou cette séquence hommage aux clips artisanaux des Colocs, où Dédé rencontre la grande ville pour la première fois.
Pour peu qu'on connaisse le personnage ou qu'on soit sensible à la souffrance humaine, on ne sort pas indemne de la projection. Une fois les lumières allumées, on sent un grand vide. On se désole que le Québec ait vu partir aussi jeune l'un de ses fils les plus talentueux. Un fils qui aurait eu encore tant à donner.
«J'en ai plein mon casse, mais c'est pas encore l'overdose/Aidez-moé, aidez-moé.»
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Dédé à travers les brumes. Genre : drame musical biographique. Réalisateur : Jean-Philippe Duval. Acteurs : Sébastien Ricard, Joseph Mesiano, Dimitri Storoge, Bénédicte Décary, David Quertigniez, Claudia Ferri, Mélissa Désormeaux-Poulin, Louis Saïa, Jonathan Charbonneau, Yan Rompré et Marie-Laurence Moreau. Classement : 13 ans. Durée : 2 h 20.
On aime : la performance magistrale de Sébastien Ricard, le scénario original, bien rythmé, qui fait monter l'émotion, réentendre la musique des Colocs
On n'aime pas : ?