La Presse
Comment aborder un film sur un artiste dont l’esprit est encore bien présent dans notre imaginaire collectif? Comment faire écho à une oeuvre sans obligatoirement relire celle-ci à l’aune d’un destin foncièrement tragique?
Les artisans de Dédé à travers les brumes se sont visiblement posé la question. Des milliers de fois. Et ils ont fait le choix de raconter André Fortin à travers sa musique. Un choix éminemment défendable, tant l’oeuvre musicale révèle le tourment intérieur de l’auteur compositeur qui l’a produite, tout en protégeant le mystère sur l’homme.
À cet égard, ceux qui attendraient une explication, une façon de comprendre le geste ultime fait par l’artiste un certain jour sombre du mois de mai de l’an 2000 devront orienter leur quête ailleurs. Sans éluder la question du drame qui s’est joué ce jour-là, point n’était besoin de tomber ici dans le piège du film à thèse ou, pire, dans la complaisance didactique.
Le film de Jean-Philippe Duval (Matroni et moi) est une oeuvre inspirée par l’aspect créatif de la vie de Dédé Fortin. Prenant pour axe principal les chansons de Dehors novembre, l’ultime album des Colocs, le récit fait d’abord et avant tout écho à un esprit inventif et foisonnant. La toute première partie du film n’est rien de moins qu’époustouflante. La chanson Belzébuth, accompagnée d’une magnifique séquence d’animation réalisée par Julien Demers-Arsenault, place dès le départ le film sous les auspices de la célébration d’un talent exceptionnel.
L’arrivée de Dédé à Montréal, ponctuée de scènes d’archives insérées dans un décor de film d’animation, est d’ores et déjà anthologique. Et constitue aussi le plus bel hommage qu’un cinéaste pouvait rendre à un amoureux du cinéma. D’autant plus que la musique de Fortin a toujours été teintée d’une vision très cinématographique.
En plaçant très vite la barre aussi haut, il devenait difficile, dans ces circonstances, de maintenir le cap sur toute la longueur. Au fil du récit, le long métrage emprunte une forme un peu plus classique. La remarquable fantaisie dont on faisait preuve au début laisse progressivement place au drame biographique attendu. C’est d’ailleurs en meublant les espaces entre les séquences musicales que le film perd un peu de sa puissance. Les dialogues empruntent alors un ton un peu plus forcé. Et les personnages sont dessinés à plus gros traits.
C’est aussi dans ces moments plus creux que l’on tente de cerner la personnalité complexe d’un homme saisi autant de vertiges amoureux que de passions pour le pays à faire. Pas étonnant que la nature politique de l’oeuvre de Dédé, indissociable de sa démarche artistique, soit ici évoquée. La reconstitution de la soirée référendaire de 1995 est l’un des temps forts du film. La maladie – et la disparition – du complice-harmoniciste Patrick Esposito est par ailleurs abordée de façon pudique et touchante.
Dédé à travers les brumes n’est pas sans défauts. Le film aurait certainement gagné à être un peu resserré, certaines scènes semblant inutilement explicatives. Surtout, Duval aurait pu s’immiscer encore davantage dans l’esprit créatif de son illustre sujet.
Sur ce plan, l’auteur cinéaste paraît avoir été quelque peu retenu dans ses élans. Comme si, bien conscient des écueils qui l’attendaient au tournant, il avait un peu trop joué de prudence. Du coup surgit cette impression de s’approcher au plus près du personnage mais de le laisser filer juste au moment où l’on s’apprête à en saisir un morceau, une parcelle d’âme.
Cela dit, ces réserves sont largement compensées par le dynamisme des scènes musicales, magnifiquement orchestrées et chorégraphiées, de même que par l’ingéniosité de la réalisation, mise en valeur dans certaines séquences. Surtout, la performance de Sébastien Ricard impressionne. Le Batlam de Loco Locass se tire d’un rôle impossible avec les plus grands honneurs.
Pour lui, pour Dédé, pour ce que nous étions dans les années 90, pour la musique surtout, ce film mérite assurément notre adhésion.
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***1/2
DÉDÉ À TRAVERS LES BRUMES
Drame biographique réalisé par Jean-Philippe Duval. Avec Sébastien Ricard, Joseph Mesiano, Dimitri Storoge, Louis Saia. 2h19.
La vie et l’oeuvre du leader des Colocs, à travers la création de Dehors novembre, le dernier album que produira le groupe avant qu’André Fortin ne se suicide.
Une célébration magnifique, mais on y joue quand même un peu de prudence...