La Presse
Watchmen n’aura pas l’effet rassembleur d’un Dark Knight ou d’un Ironman : pas une seconde, le film de Zack Snyder ne prend des airs de tragédie humaine «réaliste». Il assume pleinement ses origines – qui se trouvent dans des comic books. Cela signifie un ton, un look. Cela sous-entend un humour, une ambiguïté des situations et des personnages. Cela exige une «lecture» au deuxième degré. C’est particulièrement vrai pour l’oeuvre culte écrite par Alan Moore (non crédité au générique, à sa demande), illustrée par Dave Gibbons et publiée en 12 tomes en 1986 et 1987.
Une oeuvre qui porte un regard cynique, noir, sur la nature humaine. Et surhumaine, puisqu’elle déboulonne le mythe du superhéros. Ici, les héros – notez l’absence du « super » – sont névrosés, désabusés. Fatigués.
En 1985, dans une réalité alternative où la Guerre froide est à un cheveu de devenir la Troisième Guerre mondiale, les justiciers masqués ont rangé capes et collants. À deux exceptions près : The Comedian (Jeffrey Dean Morgan), homme violent qui travaille pour le gouvernement américain… et est assassiné au début du film ; et Rorschach (Jackie Earle Haley), être perturbé qui, persuadé qu’un complot visant à éliminer les Watchmen a été mis en branle, alerte ses anciens « compagnons » : Silk Spectre II (Malin Akerman), Night Owl II (Patrick Wilson), Ozymandias (Matthew Goode) et Dr. Manhattan (Billy Crudup) – physicien nucléaire qu’un accident a transformé en créature toute-puissante, qui est en fait le seul « superhéros » possédant des pouvoirs.
Cette situation de départ est l’occasion, par l’utilisation de nombreux retours en arrière, de raconter ces hommes, leur passé, leurs motivations, leurs prédécesseurs (une autre génération de justiciers a en effet sillonné les rues de ce New York-là, dans les années 40).
Six personnages principaux affichant deux identités chacun. Quarante ans d’histoire. Des propos philosophiques. Une critique sociale et politique. Un projet ambitieux. Un défi incroyable, dans un premier temps, pour les scénaristes David Hayter et Alex Tse. Qui ont pris le parti de coller à la bande dessinée.
En termes de fidélité au contenu, Watchmen est le film qu’on n’aurait jamais pensé voir. Surtout dans la réalité hollywoodienne. Violence, nudité, sexualité s’y côtoient, parfois de «choquante» manière, toujours de façon décalée. Le ton comic books, toujours.
Une fidélité, donc, qui devrait plaire aux puristes. C’est pourtant là que le bât blesse.
Le film de Zack Snyder est une réussite sur le plan des effets spéciaux, de l’action et de la distribution – avec un bémol pour Malin Akerman qui, elle, n’a pas trouvé le ton. Le réalisateur, lui, a mis le doigt dessus, a su recréer l’atmosphère du livre : l’utilisation des chansons des années 80 fait écho aux pièces «utilisées» par Alan Moore ; et visuellement, on est loin du feeling écran vert de 300.
Mais il s’est plié à un scénario trop (?) respectueux.
Les libertés prises avec la finale (elle surprendra mais est pleinement justifiée : celle de la bande dessinée aurait demandé plus de temps d’écran pour être installée et exploitée… et le film dure déjà 2h43), les amputations (Tales of the Black Freighter et l’autobiographie Under the Hood) et l’audace brillante du générique d’ouverture (lors d’une avant-première, le public – familier avec l’oeuvre originelle – a applaudi à la fin de cette séquence qui se déroule sur les paroles de The Times They Are A-Changin’ de Bob Dylan) : tout cela aura dû s’appliquer au reste du long métrage.
En voulant tout dire, ce Watchmen se mettra à dos ceux qui n’aiment pas le genre et ne trouveront là aucune prise pour s’accrocher ; perdra ceux qui ne connaissent pas cet univers; et donnera l’impression, à ceux qui y sont familiers, d’assister à une lecture accélérée du livre. Cela manque… de cinéma – or, en mettre n’est-il pas le but d’une adaptation cinématographique?
Pourtant, malgré ces bémols, j’en connais une qui y sera déjà retournée au moment où vous lirez ces lignes.
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***1/2
Watchmen (v.f.: Les gardiens)
Suspense de science-fiction de Zack Snyder. Avec Jackie Earle Haley, Patrick Wilson, Malin Akerman, Jeffrey Dean Morgan. 2h43
Nous sommes en 1985. La Troisième Guerre mondiale va éclater. Les (super) héros sont fatigués. L’un d’entre eux est assassiné. Est-ce le début de la fin?
En termes de fidélité au contenu de l’oeuvre originelle, c’est le film qu’on ne pensait jamais voir. Mais il prouve aussi qu’il faut accepter de trahir pour passer d’un médium à l’autre.