La Presse
Au Québec, on ne comptera aucun spectateur «ordinaire» de Polytechnique. Cette tragédie étant inscrite à jamais dans notre chair, notre émotivité joue forcément un rôle dans la perception que nous aurons du nouveau film de Denis Villeneuve.
Au-delà du débat sur la pertinence de ramener ce pénible souvenir au grand écran, force est de reconnaître qu'il fallait un sacré culot - et beaucoup de tact - pour oser se lancer dans pareille entreprise. À vrai dire, les pièges étaient si nombreux que personne n'aurait blâmé les artisans s'ils avaient choisi de rebrousser chemin à la dernière minute.
Mais Villeneuve, qui propose ici son premier long métrage depuis Maelström, a su trouver la manière. À la fois sobre et frontale. Il n'y a ici aucun épanchement. Encore moins de psychologisme. Le cinéaste nous entraîne entre les murs, parmi la faune étudiante qui, ce jour-là, ne pouvait soupçonner que son monde - notre monde - allait basculer, pendant 19 minutes plus longues que l'éternité, dans la plus horrible des folies meurtrières.
On saluera ainsi cette initiative de ne rien céder à la «dramatisation». Aucune des images inscrites mille fois dans notre imaginaire ne figure dans le film. Villeneuve ne se permet pas de faire incursion dans le réel non plus, pas plus qu'il ne s'aventure du côté judiciaire ou social. Dans un tel contexte, l'insertion dans le récit de scènes douloureusement familières, reconstituées ou tirées d'archives, aurait été indécente.
Une expérience sensorielle
Portant à l'écran l'excellent scénario de Jacques Davidts, Villeneuve retrace tour à tour les parcours de deux personnages fictifs. Le premier est Jean-François (Sébastien Huberdeau). Le jeune homme faisait partie de la bande de gars à qui le tueur (Maxim Gaudette) a demandé de sortir après avoir séparé la classe en deux groupes, les garçons d'un côté, les filles de l'autre. Le second point de vue est celui de Valérie (Karine Vanasse). L'étudiante était retenue dans l'autre groupe, celui des filles. Dont 14 furent tuées à bout portant. Parce que femmes.
Polytechnique est avant tout une expérience sensorielle. L'approche que privilégie Villeneuve consiste à plonger le spectateur au coeur du tumulte. À cet égard, le choix du noir et blanc (travail remarquable du directeur photo Pierre Gill) se révèle fort judicieux. Dénuées de toute complaisance, les images évoquent ainsi l'horreur d'une réalité insoupçonnable, tout autant que son caractère inimaginable. L'environnement sonore, aussi extrêmement bien fait, contribue à traduire le caractère insoutenable de l'événement. Notamment à travers des moments de silence, affreusement lourds de tension sourde. Interminables minutes pendant lesquelles le tueur se promène dans les couloirs de l'institution, arme automatique au poing, fin seul avec son bogue mental et la rage guerrière coulant dans ses veines. Parfois, la magnifique trame musicale de Benoît Charest, tout en délicatesse, ponctue le grand désordre et offre au récit une respiration.
Polytechnique n'explique rien. Ne justifie rien. Il évoque. Il montre. C'est la grande force du film. D'autant plus que ce parti pris est appuyé par une distribution impeccable. Tous les acteurs modulent avec finesse une partition pour le moins difficile dans son exécution.
On pourra toutefois regretter un épilogue dont la nature jure légèrement avec la démarche extrêmement rigoureuse adoptée jusque-là. Un peu comme si les artisans s'étaient vu obligés de trouver un sens à un événement qui n'en a pas. Avec les maladresses qui en découlent. Après l'image où le sang d'une victime se mêle à celui du tueur fou, illustrant ainsi à quel point le destin a pu emprunter un cruel détour, il n'y avait rien d'autre à dire, rien à ajouter.
Cet impair reste quand même mineur en regard de l'onde de choc, intérieure et profonde, que Polytechnique provoque. Et dont on ne se remet pas.
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POLYTECHNIQUE. Drame réalisé par Denis Villeneuve. Avec Maxim Gaudette, Karine Vanassse, Sébastien Huberdeau, Evelyne Brochu. 1 h 16. À l'affiche le 6 février.
La vie de deux étudiants bascule le jour où un jeune homme débarque à Polytechnique avec le désir d'entraîner dans la mort le plus de femmes possible.
Une vision à la fois sobre et frontale. On reste sous le choc.