La Presse
Le cinéma québécois est entré dans la mêlée du FFM avec Ce qu'il faut pour vivre, le premier film de fiction de Benoît Pilon, cinéaste avantageusement reconnu grâce à ses documentaires. Il est d'ailleurs assez remarquable de constater à quel point ce nouveau long métrage s'inscrit dans la parfaite continuité d'une oeuvre axée sur l'évocation de la condition humaine.
Partageant d'évidence une communauté d'esprit avec Bernard Émond, qui signe d'ailleurs le scénario, Pilon se distingue par cette attention méticuleuse à traquer les moindres parcelles de vérité d'une situation, tout en évitant les pièges du manichéisme.
Loin de la vision folklorique - ou même parfois idéalisée - de la société québécoise que charrient parfois les univers fictionnels, Ce qu'il faut pour vivre n'a strictement rien de l'effluve nostalgique, ni de la charge revendicatrice. Il s'agit plutôt d'une histoire de déracinement, livrée sur le mode du conte réaliste, où chaque personnage enrichit le récit de son humanité, avec ce que celle-ci comporte de nuances et de contradictions.
Natar Ungalaaq, d'emblée candidat au prix d'interprétation, se glisse dans cet univers avec aisance, évoquant d'un simple geste ou d'un regard tout son héritage culturel. Et la douleur de l'exil.
Le personnage qu'il incarne, Tivii, fait partie de ces nombreux Inuits qui, dans les années 50, ont été atteints par une épidémie de tuberculose. Les bateaux-cliniques de l'époque, qui ne pouvaient effectuer leur tournée médicale des communautés du Grand Nord que pendant le court été arctique, ramenaient ainsi vers les ville du Sud les cas les plus lourds.
Cette mise en place, relatée sobrement, est d'autant plus poignante qu'elle prend ici un caractère tragique. Comme plusieurs de ses compatriotes, Tivii a dû faire ses adieux à sa famille sur-le-champ dès le diagnostic annoncé, départ du bateau oblige.
Forcément, le séjour dans un sanatorium de Québec prend pour lui les allures d'un exil. Pilon fait d'ailleurs joliment écho à ce déracinement en misant sur l'évocation, aidé en cela par les superbes images de Michel La Veaux, son fidèle complice depuis 15 ans.
Tout en restant fidèle à l'esprit de l'époque duplessiste, le cinéaste se garde bien aussi de tomber dans le sectarisme ou le règlement de comptes.
Bien entendu, les incompréhensions, issues de l'ignorance, sont évoquées, mais le récit emprunte surtout ici un caractère solidaire. Et humaniste.
Aussi, l'arrivée de Kaki, un jeune garçon également atteint de la maladie (Paul-André Brasseur, très bon), relancera le récit, dans la mesure où Tivii trouve à travers cet enfant, d'origine inuite et québécoise, un moyen de faire honneur à sa propre culture, et d'assurer une filiation.
Prolongeant ainsi une démarche qui s'était jusqu'ici principalement exprimée à travers le film documentaire, Benoît Pilon vise à l'essentiel en soignant aussi ses personnages périphériques. Eveline Gélinas campe avec délicatesse le rôle de l'infirmière qui, tenue «personnellement responsable» de la guérison de son patient, provoque la rencontre entre Tivii et Kaki. Et assure ainsi le lien entre le «nous» et le «eux». Belles présences des autres acteurs aussi, dont Luc Proulx, Louise Marleau, Antoine Bertrand et Vincent-Guillaume Otis.
Cela dit, le film repose sur les épaules de Natar Ungalaaq. L'acteur inuit, révélé par Atanarjuat, affiche une vraie profondeur, tout autant qu'un charisme fou.
Compte tenu de toutes les qualités que réunit ce très beau film, on voit mal comment Ce qu'il faut pour vivre pourrait être écarté du palmarès, même si seulement six des vingt films en compétition ont été présentés.
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Ce qu'il faut pour vivre de Benoît Pilon. Aujourd'hui à 14 h au Cinéma Impérial. En salle dès vendredi.