Le Soleil
Monsieur Slimane (Habib Boufares), un modeste ouvrier qui trime depuis plus de 30 ans sur le même chantier naval, se fait montrer la porte du jour au lendemain. Trop vieux, trop fatigué, lui reproche-t-on. Incapable de supporter l’idée de ne rien faire, il entreprend de transformer un vieux bateau en restaurant flottant. Avec l’aide de sa famille, dont sa belle-fille Rym (Hafsia Herzi), notre homme se lance dans des démarches ardues et parfois humiliantes.
Pour vous donner une idée de la teneur de La graine et le mulet, plus récent film d’Abdellatif Kechiche, imaginez qu’on plante une caméra sur votre lieu de travail et qu’on tourne un échange tendu entre vous et votre patron, qu’on vous suive à la poissonnerie, puis lors d’un repas de famille animé, et ainsi de suite, jusque dans votre chambre à coucher.
Lenteur magistrale
Le réalisateur de C’est la faute à Voltaire et de L’esquive a de toute évidence cherché à donner à sa nouvelle œuvre la même liberté de rythme et de mouvement. Cette volonté s’exprime à l’occasion dans des séquences d’une lenteur magistrale. Remarquez, une telle démarche ne manque pas de charme. Le jury des prix César n’y a pas été insensible puisqu’il lui a décerné quatre importantes récompenses l’hiver dernier (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario et meilleur espoir féminin).
Abdellatif Kechiche explique en entrevue que chaque scène de son film a été travaillée dans les moindres détails de façon à ce qu’il s’en dégage une impression de naturel. On jurerait en effet que les dialogues ont été improvisés et livrés dans le feu de l’action. Reste à voir s’il s’agit toujours bel et bien d’une qualité.
Le scénario suit les méandres pas toujours évidents d’une chronique minutieusement détaillée. Dans le même ordre d’idée, la caméra, telle une loupe, multiplie les gros plans. Ainsi, la crise d’hystérie de Julia, la bru trompée, possède un caractère d’authenticité étonnant. Yeux rougis, nez qui coule et tout le tralala. Encore faut-il avoir envie d’assister à ce genre de scène. On peut également questionner la nécessité de l’inscrire de façon quasi intégrale dans le récit.
À quoi bon par ailleurs attacher tant de soin à la construction dramatique quand l’essence d’une séquence se résume à une banale discussion à propos du prix des couches de la petite dernière qui, selon sa mère, s’entête à ne pas être propre?
La véritable force dramatique de La graine et le mulet jaillit très tardivement, à la faveur d’une danse empreinte d’une profonde sensualité magnifiquement exécutée par Hafsia Herzi. On entre alors au cœur du propos. C’est l’expression de la féminité, de la fertilité, de la joie et de la vie, opposée à celle de la fatigue, de l’usure et de la mort. Mais que de détours il aura fallu négocier avant d’y arriver!