La Presse
On parle beaucoup dans le nouveau film d’Abdellatif Kechiche. Le personnage sur lequel est centrée l’histoire de La graine et le mulet est pourtant un homme de peu de mots, préférant de loin la dignité du silence en réponse aux petites humiliations quotidiennes qui ont marqué ses 35 années de labeur.
L’histoire de Slimane (Habib Boufares) étant déjà inscrite sur le visage buriné de cet ouvrier qui, on le devine, n’a rien eu facilement, Kechiche (L’esquive) n’a évidemment pas senti le besoin d’en rajouter. Il laisse aux autres – particulièrement les femmes qui entourent le protagoniste – le soin d’exprimer haut et fort la condition de ces immigrants de la première génération, qui ont souvent tout sacrifié pour tenter d’offrir une vie meilleure à ceux qui leur succèdent.
Avec un sens de la vérité exceptionnel, à tel point qu’il extirpe de ses acteurs peu connus des morceaux de bravoure époustouflants, Kechiche s’attarde ainsi au parcours d’un sexagénaire qui, congédié du chantier naval où il a travaillé toute sa vie, se raccroche à un ultime projet: ouvrir un restaurant dont la spécialité serait le couscous (la graine) au poisson (le mulet).
Pour ce faire, il achète un vieux rafiot, le retape pour le transformer en restaurant, et met à profit un projet collectif auquel participent ses «deux» familles: celle qu’il a fondée jadis avec une épouse avec qui il a eu ses enfants, et celle qu’il forme aujourd’hui avec une femme amoureuse et la fille de cette dernière. Cette «belle-fille», Rym (stupéfiante Hafsia Herzi), avec qui il partage visiblement une grande complicité, accompagnera cet homme dans ses démarches. Lesquelles laisseront évidemment entrevoir les petites discriminations larvées auxquelles doivent faire face les citoyens issus d’une autre culture face à l’appareil administratif.
Aussi, pour convaincre les autorités de la viabilité de son projet, Slimane décide d’organiser une soirée spéciale au cours de laquelle le couscous au poisson sera servi aux dignitaires de la ville. Le dernier acte du film se transforme ainsi en véritable suspense, les planètes ne s’enlignant pas nécessairement de la bonne façon pour assurer le succès de l’événement…
Mieux qu’avec n’importe quel discours politique, Kechiche se glisse dans l’inconscient des sociétés modernes en dressant un portrait d’une justesse incroyable. Tout y est montré, sans faux fuyants, sans que jamais l’aspect revendicateur – forcément présent – ne soit trop appuyé non plus. Se maintenant toujours à la hauteur de ses personnages, avec leurs forces et leurs faiblesses, Kechiche n’embellit pas son tableau sous prétexte de nourrir une dénonciation. Seule compte ici l’authenticité du moment.
En allant au bout de chaque scène sans jamais forcer inutilement la note, l’auteur cinéaste aligne les morceaux d’anthologie, fort d’un scénario exemplaire, truffé de dialogues qu’on dirait extirpés directement de conversations fortuites. Qu’il filme le grand-père rendant visite à sa petite-fille qui ne maîtrise pas encore la technique du «petit pot»; qu’il nous invite à un repas en famille, ou qu’il s’attarde à une conversation entre amis, Kechiche affiche une maîtrise exceptionnelle, laquelle culmine en un dernier acte époustouflant. Il y montre en parallèle les tentatives de Slimane et de sa belle-fille pour «sauver» la soirée d’un désastre annoncé. Avec, évidemment, un dénouement qui est en prise directe sur la vie, sans aucune concession à une fausse dramaturgie. Cette scène, dans laquelle Rym s’offre, pour ainsi dire, en sacrifice à travers une danse chargée à la fois d’érotisme, de culot, de rage et de pouvoir ascendant, laissera à coup sûr une marque indélébile dans l’esprit du spectateur. Tout comme ce film qui, pour l’instant, se hisse aisément au sommet de notre palmarès de 2008.