La Presse
La construction d'un barrage hydroélectrique donne chair à de puissants mythes, et marque forcément l'imaginaire: un monde est englouti par les eaux, des populations sont déplacées, et c'est tout un équilibre humain et naturel qui est bouleversé. Quand on pense à l'émoi qu'a causé l'engloutissement du village de Tignes, en France, on peut imaginer l'ampleur des émotions suscitées par le barrage des Trois Gorges sur le Yangzi.
Dans le film du réalisateur montréalais Yung Chang, il est donc question de l'engloutissement progressif des villes et maisons du bord du fleuve. Pas d'empirisme toutefois: Yung Chang nous parle ici de chamboulements humains, à travers l'histoire de Yu Shui et de Chen Bo Yu.
Yu Shui a 15 ans: elle vit dans une cabane qui se fait progressivement entourer par les eaux du fleuve. Ses parents sont des paysans pauvres. Et, alors que la jeune fille rêve de poursuivre ses études, elle est contrainte de s'enrôler à bord des bien nommés bateaux de croisière Farewell, qui font découvrir le fleuve à des touristes occidentaux.
Chen Bo Yu a 16 ans, vient de la ville, et incarne le prototype de l'enfant unique. Gâté à l'extrême, sûr de lui jusqu'à l'arrogance («Je suis beau», répète-t-il plusieurs fois), le jeune homme rêve d'argent facile, de célébrité et d'Occident. Il embarque lui aussi à bord des bateaux de croisière, et espère bientôt s'enrichir.
Pendant huit mois, le réalisateur suit Yu Shui et Chen Bo Yu avant leur embarquement et, dans le cas de Chen Bo Yu, jusqu'au débarquement. Sur le Yangzi offre un regard à l'intérieur des familles, de l'équipage, au plus profond de la personnalité de ces deux adolescents.
Les consignes
La caméra est admirable, et le réalisateur inscrit Sur le Yangzi dans la tradition du cinéma direct, sans intrusion dans la vie de ses personnages, sans effusions, sans lyrisme. Entre la démonstration scientifique et empirique et l'anecdotique, Yung Chang offre, avec son premier long métrage, un bel aperçu de l'une des nouvelles révolutions qui secouent la Chine.
À bord du bateau de croisière, on apprend aussi beaucoup sur nous-mêmes, touristes d'Occident. Il ne faut pas parler de royalisme à des Américains ou des Canadiens, ni de l'Irlande aux Britanniques, pas plus qu'il ne faut dire à un touriste qu'il est pâle ou bien portant, explique l'un des responsables du personnel.
Pendant la croisière, des émigrés viennent aussi dire au revoir à leur enfance. Invité sur le bateau avec sa famille, le cinéaste Yung Chang rappelle que son propre grand-père, qui a grandi au bord du fleuve, ne reconnaît plus ni le Yangzi, ni la Chine.
***1/2
Sur le Yangzi
Documentaire de Yung Chang.
1h33.