La Presse
S'aimer soi-même, la belle affaire. Pour Kiki, une jeune femme qui ne l'a vraiment pas eue facile, l'objectif semble impossible à atteindre. En s'attardant au parcours de cette exaltée, sur qui plane le spectre d'un déséquilibre mental héréditaire, la réalisatrice Lyne Charlebois épouse du coup le tumulte intérieur de sa protagoniste. En résulte un film écorché, blessé dans sa chair, forcément émouvant, empreint à la fois de rage et de résilience, de fureur et de beauté.
Portant à l'écran un scénario tiré de deux oeuvres d'autofiction de Marie-Sissi Labrèche, Lyne Charlebois propose ainsi, sans concessions, le portrait d'une femme qui, à l'aube de la trentaine, est amenée à remettre en question son comportement autodestructeur. Plutôt que d'emprunter la forme d'un récit linéaire, la réalisatrice évoque plutôt le passé difficile de Kiki en faisant parfois de cette dernière le témoin de sa propre vie. Rappelant ainsi des épisodes marquants de son enfance (absence du père, pauvreté matérielle, pauvreté intellectuelle, maladie mentale de la mère), l'adulte croise ainsi l'enfant qu'elle était, posant sur elle un regard nourri de tout ce qui aura été vécu par la suite.
Cette suite, d'ailleurs, se révèle plutôt tourmentée. Devenue jeune adulte, Kiki tentera en effet d'anesthésier sa douleur dans l'alcool et la dope. Surtout, elle tentera de trouver un sens à son existence à travers le regard des autres, celui des hommes en particulier. D'où cette succession de partenaires, avec qui elle baise frénétiquement en se coupant de toute intimité. D'où, aussi, cette histoire sans issue avec un prof de littérature plus mûr (Jean-Hugues Anglade), un homme marié qui, d'évidence, ne pourra jamais combler le vide affectif abyssal de celle qui lui réclame sans y croire un peu plus d'attention.
À cet égard, il convient de préciser ici que les scènes à caractère sexuel, dont il fut beaucoup question dans les médias ces derniers temps, sont, en effet, assez explicites. Mais quand même pas «graphiques» (comme disent nos amis anglos). Celles-ci s'inscrivent en outre de plein droit dans l'évolution du récit. L'une des plus belles scènes du film est d'ailleurs de cette nature. Et fait écho à la découverte du plaisir sensuel quand un «poète pâtissier», incarné par Pierre-Luc Brillant, parvient à calmer Kiki un peu dans ses élans pour tenter d'établir avec elle un lien plus intime, insupportable pour elle.
Se jetant à corps perdu dans son rôle, Isabelle Blais propose ici une composition saisissante. Et trouve toujours la note juste, malgré le caractère excessif du personnage. À ses côtés, deux autres comédiennes exceptionnelles. Sylvie Drapeau bouleverse dans le rôle muet de la mère atteinte de maladie mentale; et Angèle Coutu le fait tout autant dans celui d'une grand-mère démunie qui fait ce qu'elle peut pour recoller les morceaux. De son côté, Jean-Hugues Anglade, dont l'emploi a forcément changé depuis l'époque de 37,2 le matin, propose un jeu empreint de finesse et de subtilité.
Qu'importent alors les quelques effets de style un peu appuyés. En évitant pratiquement - mais pas toujours - les pièges du film «thérapeutique», Lyne Charlebois offre une oeuvre vibrante, très «incarnée», qui laissera forcément des traces dans l'esprit des cinéphiles.
*** 1/2
BORDERLINE
Drame psychologique réalisé par Lyne Charlebois. Avec Isabelle Blais, Jean-Hugues Anglade, Sylvie Drapeau, Angèle Coutu, Pierre-Luc Brillant. 1h50.