Le jeudi 28 janvier 2010
Rachel : les versions diffèrent...
La Presse
Rachel Corrie avait 23 ans quand un bulldozer de l’armée israélienne lui a passé sur le corps, dans la bande de Gaza. Vous vous souvenez peut-être de «l’histoire» qui a fait le tour du monde, racontée par des journalistes qui n’étaient pas là le 16 mars 2003 quand a eu lieu l’incident: la jeune Américaine, blonde, idéaliste, qui n’acceptait pas que les Israéliens rasent des centaines de maisons palestiniennes pour des raisons de «sécurité».
Ce jour-là, les deux bulldozers de Tsahal étaient en opération de plus en plus près d’une nouvelle rangée de maisons. Après s’être adressée à l’opérateur du poids-lourd avec son porte-voix, Rachel s’est assise par terre derrière le monticule que le mastodonte venait de former. Elle portait une veste phosphorescente orange, difficile à manquer. Rachel voulait arrêter le bulldozer. Le monstre de 65 tonnes a juste continué son «travail»: vers l’avant, arrêt, à reculons, lame baissée.
Malgré les demandes des parents de Rachel, le consulat américain à Tel Aviv n’a pas cru bon d’envoyer un représentant pour assister à l’autopsie pratiquée par un légiste israélien qui n’a trouvé sur le corps de la jeune femme «aucune blessure d’origine mécanique». Comme il en atteste placidement dans une séquence du documentaire Rachel, qui prend l’affiche vendredi à Montréal après avoir suscité de fortes réactions au festival torontois Hot Docs, le printemps dernier.
Le film ne raconte pas la vie de Rachel Corrie; il raconte sa mort. Ou plutôt les différentes versions de la mort de la militante du Mouvement Solidarité Internationale qui avouait, quelques semaines avant, ne s’intéresser que depuis peu au conflit israélo-palestinien: «Je n’ai pas vraiment d’idée de l’impact politique de mes paroles», écrivait-elle dans son journal.
La réalisatrice franco-israélienne Simone Bitton, elle, se consacre toute entière à montrer les différentes facettes des conflits qui déchirent le Moyen-Orient et l’Afrique du nord (elle est née au Maroc). Conflits nombreux, anciens où les haines ancestrales ne font plus la différence entre propagande et mémoire, tandis que la vérité moderne se cache toujours derrière les impératifs sécuritaires.
L’enquêteur de la police de l’armée israélienne n’a pas pu mener à bien sa mission parce que la «scène» n’existait plus et que les indices avaient disparu. «Tout ce que je peux dire c’est que les versions différent…»
Le chauffeur du bulldozer affirme n’avoir jamais vu Rachel, ayant la vue obstruée par le blindage de l’habitacle. Son supérieur, par ailleurs, qu’il avait mis au courant de la présence d’«internationaux» dans le secteur, ne lui a jamais donné l’ordre d’arrêter le «travail». Et la séquence fatale a disparu de la bande de vidéo-surveillance israélienne.
Mais ce pharmacien palestinien qui venait de rentrer chez lui a tout vu; il était ici, dans sa maison qui n’est plus qu’un tas de pierres. «Le bulldozer a avancé puis a reculé...» Un autre accueillait Rachel et ses amis dans sa maison, leur préparait à souper quand ils rentraient de leurs «actions» autour de la ville.
«Rachel Forever», morte pour la Palestine à 23 ans. Rachel Corrie, victime d’un regrettable accident dans une zone opérationnelle d’un conflit qui ne la regardait pas. Les versions diffèrent… Et c’est là toute la force du film de Simone Bitton de les montrer en l’état, preuves parlantes que la vérité reste la première victime de la guerre.
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RACHEL
Documentaire de Simone Bitton présenté au Cinéma du Parc (s.-t. fr.) et au Forum AMC (s.-t. angl.). 1h40
Jusqu’au 28 février, le Cinéma du Parc continue de présenter dans le lobby l’exposition photographique Drame humain à Gaza, une réalisation de l’organisation Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient (www.cjpmo.org).