Voici enfin J'ai Tué Ma Mère, le long-métrage fort attendu et acclamé du jeune Xavier Dolan, la coqueluche du Festival de Cannes que le Québec entier semble avoir sacré le prochain Orson Welles. Bon, peut-être est-ce une exagération de ma part, mais c'est là l'effet pervers de voir Dolan en entrevue sur tant de bulletins de nouvelles se faire constamment rappeler à quel point il est génial. Car ne vous trompez point, chers amis, une star est née! Qu'on se le tienne pour dit.
Alors que je regardais avec un intérêt décroissant cette avalanche de compliments, je devais sans cesse me rappeler à l'ordre. Si le tout me semblait pénible, je m'imaginais à quel point cela devait l'être pour lui. Désolé pour toi, Xav, ça doit être difficile de servir de vache à lait aux médias.
Pardonnez-moi. Il fallait que ça sorte. Je déteste ce genre d'hystérie euphorique dont sont parfois pris les médias (la nature de la bête, j'imagine). Qu'en est-il du film lui-même après tout cela?
J'ai Tué Ma Mère touchera chez plusieurs une corde sensible. Le film explore deux facettes de la vie d'Hubert Miniel (Dolan): sa relation pour le moins difficile avec sa mère Chantale (Anne Dorval) et son rapport d'incompréhension avec la grande majorité du reste de son entourage. C'est la crise d'adolescence, quoi. Alors qu'on regarde le film, il est difficile de ne pas lui trouver un imposant caractère autobiographique.
Hubert vit seul avec sa mère depuis le départ de son père. Du dialogue au choix de plans peu conventionnel, le film passe la majeure partie de son acte d'ouverture à nous illustrer d'une quantité innombrable de manières le gouffre qui sépare la mère et son fils. Ils ne se parlent que très peu et, lorsqu'ils le font, un climat d'hostilité s'installe instantanément.
Il faut dire que Chantale est particulière. Hubert lui trouve d'ailleurs tous les défauts. Bien sûr, un vide émotif existe entre les deux, mais il est amusant de voir comment Hubert réoriente sa frustration vers certaines caractéristiques visibles de sa mère, notamment la façon dont elle mange et son manque total de goût esthétique en ce qui a trait à l'habillement et à la décoration.
Hubert nous dit qu'il aime sa mère, mais pas comme un fils aime sa mère. "Si quelqu'un lui faisait du mal, c'est sûr que je voudrais tuer cette personne-là, dit-il. Mais je peux penser à une centaine de personnes que j'aime plus que ma mère." Voilà qui est bien cinglant! Si l'on peut accuser Hubert d'être de mauvaise foi, il est difficile de le lui reprocher lorsque l'on voit, lors de deux scènes plutôt qu'une, sa mère qui tente d'éviter de lui parler parce que "son émission va commencer". Chez Chantale nous percevons un côté lunatique bien présent.
Lorsqu'Hubert fugue, ses parents prennent la décision de l'envoyer à un pensionnat à Cowansville.
Deux présences sympathiques tentent d'aider Hubert dans sa recherche d'un exutoire. Une jeune professeure (Suzanne Clément) se lie d'amitié avec lui et l'héberge quelques fois chez elle. Elle remarque elle-même qu'en agissant ainsi, elle commet un acte illégal, mais elle est touchée par les problèmes qu'Hubert traverse, étant donné qu'elle a coupé les ponts avec son père.
Hubert est également épaulé par son amoureux Antonin (François Arnaud), dont l'ouverture d'esprit qui caractérise sa relation avec sa mère (Patricia Tulasne) semble emplir Hubert d'un mélange d'incompréhension et d'admiration.
Malgré le caractère lourd de sa prémisse de base, le film contient plusieurs moments d'humour. C'est d'ailleurs lors de ces moments que J'ai Tué Ma Mère est le plus efficace. Je pense notamment à une conversation téléphonique qui vire au vinaigre entre Anne Dorval et le directeur du pensionnat (Benoit Gouin) en plus du charmant caméo de Pierre Chagnon, l'un de nos bons acteurs de théâtre, qui joue le père d'Hubert.
Malheureusement, le côté dramatique du film ne fait pas aussi bonne figure. Personne n'est indifférent à la scène d'ouverture qui met en relief la relation querelleuse entre Hubert et sa mère. Cette situation semble importante, jusqu'à ce qu'on réalise que presque chaque scène d'ici la fin sera, à quelques détails près, exactement comme celle que l'on vient de voir. On peut certes parler d'une accumulation d'événements qui tendent à illustrer ladite réalité, mais on ne sent pas de véritable progression, encore moins d'évolution chez eux avant la toute fin. Une fois que nous en sommes là, le tout ne veut plus dire grand chose. Ces personnages ne s'adaptent pas aux choses qui leur arrivent, ils encaissent les chocs en espérant que leur petit train ne déraille pas complètement.
De plus, le scénario de Xavier Dolan traduit sans contredit une compréhension impressionnante de la nature humaine compte tenu de son jeune âge. Cela dit, il n'en demeure pas moins que nous sommes ici en présence d'une séance d'auto-flagellation qui frise la prétention. Hubert, comme beaucoup d'adolescents incompris, est empli d'une narcissique impression que le monde lui doit quelque chose.
Cela n'a rien d'un nouveau concept; tous les cours de psychanalyse 101 en parlent. C'est aussi l'un des éléments réalistes du film. Cependant, une importante distinction s'impose. Tant ce trait de caractère contribue au réalisme du scénario, tant il nuit au film. L'enjeu n'est pas de savoir si le personnage d'Hubert a tort ou raison ou encore s'il doit nous être sympathique, mais bien s'il est intéressant d'un point de vue dramatique. Oh comme j'ai souri au moment où la jeune professeure suggère à Hubert de lire une strophe d'Alfred de Musset! La référence n'aurait pu être plus appropriée, puisque le film entier semble calqué sur le ton lamentateur des oeuvres de ce dernier.
Le problème, tel que je l'ai mentionné plus tôt, est qu'un ton lamentateur n'est pas intrinsèquement intéressant ou captivant. J'ai Tué Ma Mère échoue en ce sens. Lorsqu'on l'on fait l'exercice d'ignorer la folie médiatique autour de Dolan, on en vient à réaliser qu'on regarde geindre un adolescent troublé et marginal comme il y en a tant. Plusieurs d'entre eux ont l'impression d'être exceptionnels et plusieurs semblent penser que leur histoire vaut la peine d'être racontée. Rares sont ceux qui ont raison. Le monde a été dur envers ces gens, voire cruel. Cela ne veut cependant pas dire qu'il est intéressant de se le faire rappeler pendant une bonne centaine de minutes. En ce sens, les paroles les plus appropriées de tout le long-métrage sont prononcées par Antonin qui dit à Hubert: "Grandis, criss!"
Le film a également une tendance à ne pas boucler ses boucles. Je pense entre autres choses à la scène où Chantale interdit à Hubert de déménager en appartement, 24 heures seulement après avoir approuvé l'idée. Hubert pique une crise et ensuite, plus rien à ce sujet. Même son de cloche quant au personnage d'Éric (Niels Schneider). Le film commence quelque chose avec lui et le laisser immédiatement tomber.
Le scénario fait ressortir les talents d'écrivain de Dolan, quoique certains moments semblent un peu forcés, comme si le jeune artiste tentait de nous impressionner par la virtuosité de sa plume. Anne Dorval nous offre une belle performance. Reconnue pour son exubérance, Dorval se distingue ici par l'efficacité de son non-verbal, qui est lourd de sens. Elle a également une belle chimie avec Dolan l'acteur, dont le jeu a définitivement ses moments, bien qu'un peu inégal. Malgré tous les pépins de ce premier film, on voit facilement que Xavier Dolan a beaucoup de talent et qu'il a le potentiel d'être une tête d'affiche du cinéma québécois lorsqu'il aura pris un peu de métier.
Lutter contre la tendance de tous les milieux de vouloir créer des stars avant que celles-ci soient nées n'aurait aucun sens. On le voit autant dans le domaine du sport qu'en musique et qu'en cinéma. C'est bien connu. Nous voici maintenant en présence d'un autre exemple de ce néfaste phénomène. Espérons que Dolan, qui apparemment demeure fort lucide devant cette excitation dont seuls les médias sont capables, réussira à maintenir intacte son humilité, qui, je le sens, sera mise à rude épreuve dans un avenir proche.